Je suis née à Corbère les Cabanes. J'y ai passé une enfance et une jeunesse heureuses. Avec les années et le modernisme, je dois reconnaître que mon village a changé. Du plus profond de ma mémoire, je me souviens par exemple, des nombreux commerçants qui animaient, à cette époque, le village. C'était bien avant les années soixante-dix.
Dans la rue principale, à la sortie du village côté Ille, se trouvait le garage de M. Trinchet qui assurait la ligne de cars de Perpignan à Corbère. En ces temps, les voitures personnelles étaient rares. M. Trinchet nous conduisait aussi, lorsque nous nous rendions en car aux traditionnels pélerinages de la Trinité et de Villefranche. Nous partions pour la journée avec le panier garni. Ces rassemblements étaient une sortie magnifique.
A côté de l'entreprise Trinchet il y avait un apiculteur. Il s'agissait de M. Coubry. Ensuite, en avançant dans le village, existait un bourrelier, M. Pontou et à côté de lui un boulanger trés dévoué; c'était M. Soucurat. En face d'eux exercait une sage-femme, Mme Brial. A l'angle de la rue du Maréchal Llautey s'ouvrait un boucher charcutier : M. Grando qui fabriquait saucisses et boudins de grande qualité. On venait depuis Camelas acheter sa marchandise. C'est lui qui tuait le cochon dans les familles. On voit encore dans la rue Llautey l'enseigne de ce commerce sur le mur.
Toujours en remontant la rue principale, l'épicerie était tenue par Mme Rouget, la maman de l'actuelle propriétaire, Nadine Fernandez. C'est la troisième génération qui occupe ce commerce. Juste à côté il y eut M. Bonafos, menuisier du village.
En arrivant sur la place se tenaient deux cafés. L'actuel était occupé par Mme Bonafos et presque face à lui, un café aujourd'hui disparu, celui de M. Bonecase. Sur la place, le boulanger était M. Pull; je l'entendais en été, dès les premières heures de la nuit, tirer de l'eau à la fontaine pour pétrir son pain.
Après la place se succédaient trois commerces : l'épicerie de Mme Doutre, M. Planeille qui était forgeron et ensuite le commerce de mes grands-parents M. et Mme Radondy, grainetiers. Mes parents l'ont tenu à leur suite. La salle des fêtes d'aujourd'hui était alors la mairie de Corbère les Cabanes. Plus loin, le berger Coste et presque en face, un poste d'essence manuel occupait par Mlle Pons. Le docteur Fuguet y avait ensuite, installé son premier cabinet. Le garage Chuster ouvrait lui aussi à cette période des années soixante dix. En ce temps là, la poste du village se trouvait en face de la rueVoltaire. Je garde en mémoire le nom de M. Dumont, receveur des postes, si populaire et dynamique, qui nous organisait voyages et sorties en car.
Dans les rues de la citadelle on trouvait un plombier, M. Rutemback et un vacher, M. Sahari. En remontant la rue du moulin, il y avait un boucher, un mécanicien, M. Lelièvre et en face M. Llagone, entrepreneur de maçonnerie. C'est lui qui, fin des années soixante, couvrit le ruisseau qui est maintenant devenu la rue Pomarola. Je n'oublie pas M. Buryhoffer, coiffeur, qui s'occupait également de la mutuelle La Roussillonnaise. Enfin dans cette rue, le berger M. Laforgue menait son troupeau.
La grande majorité des gens travaillait dans les champs. Il s'agissait de cultures maraichères, notamment des champs de salades qui se vendaient bien. Un expéditeur venait spécialement de Moissac pour les ''acheter à l'oeil" c'est à dire sur pied. Il les transportait ensuite dans sa région.
Notre vie était bien différente. Il n'y avait pas le même confort dans nos maisons. Nous lavions le linge dans l'eau du ruisseau qui n'était pas encore couvert. Nous nous retrouvions au lavoir situé à l'endroit de notre mairie. Puis, partions rincer et sécher le linge à la rivière. Pour tirer de l'eau potable, il existait trois fontaines. Une en haut de la citadelle, l'autre rue Maréchal Joffre et la troisième rue du Moulin. On peut encore voir le bassin de ces dernières. En ce temps là nous marchions beaucoup. Par exemple, pour chercher le lait route de Néfiach au mas de Mme Coste, nous longions à pied le ruisseau de Thuir.
Le 22 juillet, pour la fête du village, les jeunes partaient en camionnette cueillir du buis pour décorer l'estrade des musiciens et la place. Je me souviens avec amusement des pompiers qui nettoyaient, pour ces festivités, les rues avec leurs lances incendie. Quel évènement !
De même à Noêl était organisé une grande rifle ou l'on gagnait volailles et filets garnis. Elle se déroulait "chez Ponsic" et avait un tel succés que la salle était trop petite. On trouvait des joueurs dans l'escalier et même dans la salle à manger de Mme Bonafos qui tenait le café. Il avait beaucoup d'ambiance surtout au moment du lot de consolation : on annonçait un canard comme gain. Dans l'amusement général, l'heureux gagnant se voyait remettre une cocotte en fonte contenant un verre de liqueur...le fameux canard !
La vie d'avant a disparu, le village s'est agrandi. Il reste des commerçants comme l'épicerie, le café, la boulangerie. D'autres artisans se sont installés, tous par leur accueil et dévouement continuent d'animer ma commune. Ils facilitent la vie, rendent le service attendu par les habitants et de nouvelles générations viennent s'installer et vivre à Corbère les Cabanes.